Rechercher
  • Enzo Clark

Idée reçue #2

Mis à jour : févr. 3


"La musique s'appauvrit, c'était mieux avant !"

Il y a quelques jours, j'ai vu un débat intéressant sur Facebook autour d'un article prétendant démontrer que la musique d'aujourd'hui est moins riche que celle d'avant. Sans même avoir lu l'article, j'en avais déjà compris les problèmes. Analyser et commenter une évolution dans une étude, ok. Si on donne un jugement de valeur, alors ce n'est qu'un éditorial personnel basé sur son ressenti intime, et ça n'a rien de scientifique. Je ne dis pas que la subjectivité est négligeable et plus pauvre qu'une démonstration scientifique, juste qu'il faut savoir la reconnaître et la recevoir en tant que telle : une opinion, et pas un enseignement.

L'article commence en frappant aussi fort que possible, avec des arguments d'autorité : en mentionnant six noms d'organisations (dont je n'ai jamais entendu parler, mais je dois être ignorant) dont l'étude "très sérieuse" (évidemment) a été publiée dans la revue scientifique mondialement connue, Nature. Si c'est publié dans Nature, alors tout est forcément très sérieux. Nous avons donc ici plusieurs "effets massue" qui nous contraignent à nous incliner face à autant d'arguments quantitatifs et qualitatifs.

L'article compare ensuite une chanson de Beyoncé et de Queen. Je ne vois pas le dénominateur commun entre ces deux morceaux. Les deux sont connus, mais n'appartiennent pas au même genre, ne s'adressent pas au même public. Compare-t-on deux époques ou deux genres musicaux ? Est-ce que les Beatles perdraient face à Bach ? La musique est-elle indigne, insipide depuis 1750 ? Quand je vois ça, je me souviens que la position réactionnaire est inhérente à la subjectivité des humains qui n'aiment pas le changement. "La musique se joue de plus en plus MAL et de plus en plus FORT" Il n'y pas de bon vieux temps par essence, cela n'existe pas de manière mesurable tangible car ce concept porte sur un ressenti, l'idée rétrospective que l'on a sur une époque passée. Le rejet du présent fait dire "c'était mieux avant". C'est le réflexe du chronocentrisme, la croyance que le présent actuel est une référence ou antiréférence dans l'absolu : le meilleur moment de l'Histoire de l'Humanité, ou le pire. Pour moi cette croyance est une simple expression d'un égocentrisme pseudo-analytique, la lucidité bâillonnée par l'émotion. Si vous êtes désespéré, vous allez voir un monde désespérant. C'est inévitable. "la musique" Cet article parle de la musique. La musique, quelle musique ? Celle diffusée seulement ? Diffusée où ? Ou toute la musique produite ? Mondialement ou localement ? La scène locale peut être très différente d'une ville à une autre, d'un style à un autre. La musique est un domaine, une abstraction. Pour avoir une analyse globale sur la musique, il faut définir le corpus qui va être analysé, pour limiter l'analyse, et ensuite en énoncer les limites précisément avec des définitions claires. Et dans l'article, ce n'est pas très clair, parce qu'il ne s'agit pas d'un discours se basant sur une méthodologie scientifique, mais d'une improvisation rhétorique autour d'un ressenti personnel. "Moins de variété, davantage de Variétés, d'homogénéisation dans les timbres" Ah, la musique des années 90, un âge d'or pour la musique ! Oui et non. Tout nous arrivait facilement, grâce à la télévision et la radio. Avec l'arrivée d'internet, les grands médias dominants ont cessé d'être les seuls canaux de transmission culturelle. Si on se limite à la musique dite "mainstream", il faut avoir conscience qu'on se coupe d'une quantité astronomique de musique. Avec internet, il est facile de "digger" (creuser) en restant chez soi. Sur Soundcloud, Bandcamp, Youtube, on peut tomber sur des pépites, des chefs-d'oeuvre. Les musiciens de 2020 n'ont pas moins d'ambitions qu'il y a 50 ans. Certains ont les mêmes ambitions que des artistes des années 80, ou des ambitions différentes. A titre personnel, je n'entends jamais de "variétés" (je parle du genre musical flou). Dans les supermarchés tout de même, peut-être, oui. Mais mon spectre culturel n'est pas subi, je décide moi-même de son amplitude, j'en définis moi-même les extrémités. La télévision n'est plus la seule source d'inspirations, il va falloir penser à mettre à jour ses outils, Messieurs les dinosaures. Le 31 décembre 2030, la diffusion de télévision par voie hertzienne sera arrêtée. Est-ce que, le 1er janvier 2031, les vieux dinosaures réac' vont se plaindre de l'homogénéité des programmes de neige à l'écran ? "beaucoup plus d'écarts dans la palette sonore au détriment de la richesse" S'appauvrir, cela implique qu'une chose a changé. Quand je m'appauvris financièrement, je parle de l'argent que j'ai dans mon porte-monnaie, son contenu est modifié. Je ne trouve pas que le contenu de la musique de Bach ou des Beatles ait changé depuis leur création. Dire que la musique s'appauvrit présuppose qu'elle se transforme, passe d'un état à un autre, qu'elle est mise à jour donc disparaît et est remplacée. La théorie fallacieuse du Grand Remplacement s'applique donc bien à d'autres domaines : en réalité rien n'est remplacé, rien n'est soustrait, tout s'ajoute. Rien ne se perd, tout se transforme, comme disait l'autre (cette phrase est attribuée à trop de gens différents, je ne m'amuserai donc pas à essayer d'en citer l'auteur !).

Le progressisme de l'écriture inclusive sur un site réac'

Il y a davantage de productions musicales aujourd'hui car autrefois les moyens de production (vous ne lisez pas un essai communiste) (quoique) étaient réservés à une petite part de la population. Aujourd'hui, tout le monde peut faire de la musique, c'est-à-dire produire des sonorités avec une intention musicale. Mais quelqu'un d'élitiste (des audiophiles vintage par exemple) dira "n'importe qui" (en qualifiant donc de "n'importe quoi" ce qu'il fait), car c'est l'émotion qui parlerait alors. Je préfère dire "tout le monde". L'ouverture de la production musicale à un nouveau public, à une nouvelle tranche de la population, à "Monsieur Tout-le-monde", a multiplié l'existence de musique faite par des novices, qui n'est pas nocive (je tiens le début d'un rap) pour autant car aucun novice n'empêche les intellos et autres chercheurs de fabriquer la musique complexe qu'ils souhaitent, dont ils rêvent. Les deux profils d'ailleurs n'ont pas souvent d'interactions entre eux. La musique riche existe, la musique simple existe aussi, les deux cohabitent et aucune ne remplace l'autre, n'annule l'autre, tout s'ajoute. Pour moi, la musique, avec la diversification des profils de musiciens, s'est enrichie. La ligne éditoriale de Radionysos est de vous aider à élargir votre spectre de connaissances culturelles en vous proposant des choses inconnues d'ici, d'ailleurs, d'avant, de maintenant, sans la moindre frontière. On a même du Beethoven et du Ariana Grande en stock. Tu vois le genre. Ecoutez, likez, partagez ! - Enzo

24 vues
On enregistre, on boit du thé, on mixe et on diffuse sur les internets.